On aurait pu croire la profession de muletier disparue. Et pourtant, au sud des Alpes, dans le Piémont italien, elle survit encore grâce à des hommes comme Luciano Ellena. À l’extrémité de la vallée, le refuge Morelli Buzzi, perché à 2.300 mètres d’altitude, demeure inaccessible par la route. Durant les trois mois où il ouvre ses portes aux randonneurs, tout doit y monter à dos de mule : les vivres, le matériel et parfois même les espoirs d’une saison sans incident.
Luciano Ellena est aujourd’hui considéré comme le dernier muletier du Piémont. Installé à Chiusa di Pesio, son village natal, après des années passées à Cuneo, il a renoué avec un monde ancien en achetant sa première mule, Katty, il y a une vingtaine d’années. Depuis, il partage sa vie entre l’élevage, le dressage et le transport en montagne. Pour lui, la mule n’est pas seulement un outil de travail : c’est une compagne de route, une partenaire de confiance, capable d’affronter les pentes, la rocaille et les sentiers les plus abrupts.
Un métier d’altitude
Le métier de muletier appartient à ces savoir-faire que la modernité n’a pas complètement effacés. Dans les zones où les véhicules ne passent pas, la mule reste souvent la solution la plus fiable. Rustique, sûre sur ses appuis et endurante, elle peut porter des charges lourdes là où ni camion ni engin motorisé ne peuvent aller. Dans les Alpes, cette capacité en fait encore une alliée précieuse pour les refuges, les bergers et certains travaux d’entretien en montagne.
Chez Luciano Ellena, cette activité prend tout son sens l’été. Ses mules assurent les livraisons vers les refuges, mais elles participent aussi à l’entretien des prairies d’altitude, en broutant et en maintenant ouverts certains espaces de pâturage. Cette présence discrète répond à une logique ancienne : dans la montagne, l’animal n’est pas un simple auxiliaire, il fait partie de l’équilibre du territoire.
Katty, Elisa et la transmission
À cette vie déjà bien remplie s’ajoute un autre enjeu : la transmission. Luciano ne se contente pas de travailler avec ses mules, il les élève aussi, ce qui lui permet de préparer la relève et d’assurer la continuité de son activité. Dans ce métier menacé de disparition, l’apprentissage repose autant sur l’expérience que sur la patience.
Cette saison, il doit aussi emmener Elisa, sa meilleure élève, sur un sentier difficile. Elle aura bientôt sa propre mule à gérer, et cette sortie constitue une étape décisive. La montée vers le refuge Morelli Buzzi devient alors plus qu’une livraison : c’est une épreuve d’initiation, une manière d’apprendre à lire le terrain, à comprendre l’animal et à anticiper les imprévus de la montagne. Quand la météo se dégrade et que l’approvisionnement par hélicoptère risque d’être annulé, le savoir du muletier reprend toute sa valeur.
Une mémoire vivante des Alpes
L’histoire de Luciano Ellena dit beaucoup plus qu’un simple retour à la tradition. Elle rappelle qu’en montagne, les métiers anciens survivent souvent parce qu’ils restent utiles. Le muletier incarne une forme d’intelligence pratique née du terrain, du froid, de l’effort et de l’expérience. Il relie le refuge aux vallées, les hommes à leurs vivres, et le présent à une mémoire alpine toujours active.
Dans ce décor exigeant, Katty avance, chargée de provisions, sur les sentiers escarpés du Piémont. Et avec elle, c’est tout un monde qui continue de vivre, à l’écart du bruit, de la route et de l’oubli.
Le mulet en montagne, une alternative
Source : Arte




